Homogénéité et drame d’un cinéaste

Le réalisateur du « Trotsky », Jacob Tierney, décida récemment de se prendre pour l’homme dont son film porte le nom dans sa défense de la veuve et de l’orphelin, et affirma : « La société québécoise est extrêmement tournée sur elle-même. Notre art et notre culture ne présentent que des Blancs francophones. Les anglophones et les immigrants sont ignorés. Ils n’ont aucune place dans le rêve québécois. C’est honteux. […] Le cinéma québécois, c’est blanc, blanc, blanc. C’est homogène! C’est gênant. Regarde les films qu’on fait au Québec : 1981, C.R.A.Z.Y., Polytechnique… Ce sont de bons films, mais ce sont des films tournés vers le passé. C’est la glorification de la nostalgie. Tout était donc plus intéressant avant. Il y a quelque chose de malsain là-dedans. »

Le cinéma québécois est sans aucun doute rayonnant, atteignant des proportions parfois internationales. Les œuvres de notre excellent cinéaste Denys Arcand – qui, loin de nous glorifier, constituent au contraire une remise en question de la direction prise par la société occidentale – en sont des exemples éloquents. Notre passion pour le septième art enrichit considérablement notre culture nationale, et nous pouvons être très fiers de notre contribution à celui-ci.

La diversité de notre cinéma ne fait aucun doute : une panoplie de cinéastes brillants ont développé de réels talents dans tous les genres. Drames, comédies, cinéma engagé, films historiques ; tous y passent. (Je profite une fois de plus de cette occasion pour saluer deux grands réalisateurs qui nous ont quittés au cours de la dernière année, Pierre Falardeau et Gilles Carle). Depuis quelques années, nous commençons même à nous attaquer à des genres jusque-là inexplorés chez nous, tels le cinéma d’action, d’horreur ou le fantastique.

L’immense succès, au cours de la même année, de deux films aussi différents que Maurice Richard et Horloge biologique nous montre toute la polyvalence de notre peuple en matière d’arts et de culture.

Les exemples cités par Tierney sont la preuve même de la diversité et de l’hétérogénéité de nos productions cinématographiques, à moins que je n’aie pas compris la ressemblance entre Polytechnique et C.R.A.Z.Y…

Pardonnez-moi également de n’avoir point saisi la « glorification de la nostalgie » dans ce même film Polytechnique. Je n’ai peut-être pas la sensibilité nécessaire pour ressentir une quelconque nostalgie pendant le visionnement. Aurions-nous dû mentionner les origines algériennes de Marc Lépine (Gamil Gharbi)? Nous aurions alors été accusés de xénophobie, même au nom d’un cinéma moins « blanc, blanc, blanc ». Il aurait donc fallu présenter la thèse de Jan Wong à l’effet que la frustration de Lépine/Gharbi aurait été dirigée non pas contre les femmes (comme sa dernière lettre l’attestait), mais contre la société québécoise qui aurait échoué son intégration, le condamnant à l’exclusion et à une violence compensatoire. M. Tierney aurait sans doute préféré cette version des faits.

La réponse du président de la SODEC fut des plus claires : « Est-ce qu’on demande à Atom Egoyan d’avoir nécessairement un Québécois dans tous ses films? ». Tenter une revendication aussi loufoque nous permettrait de contempler ce deux poids-deux mesures dans toute sa splendeur. Exigeons également que James Cameron tourne à nouveau son majestueux Titanic en y incluant quelques Québécois…. On est ouvert ou on ne l’est pas !

Personnellement, je ne me suis jamais particulièrement senti exclu comme Québécois en me plongeant dans les œuvres de ces cinéastes canadiens, et, pire encore, j’en ai apprécié un certain nombre.

Ajoutons également que Jacob Tierney est loin d’être à plaindre. Le fait que la SODEC, une agence québécoise, ait généreusement financé son film – tourné en anglais – nous montre tout le ridicule d’un être qui tire un malin plaisir à se plaindre le ventre plein. « Cachez cette subvention que je ne saurais voir! ». Ou peut-être a-t-il simplement voulu faire parler de lui et de ce fait mousser sa carrière et son succès au box-office?

À la suite du débat lancé par le réalisateur, le chroniqueur de la Presse Marc Cassivi renchérit en affirmant que notre cinéma ne prend pas en compte la réalité, à l’effet que « quatre Montréalais sur 10 parlent le plus souvent une autre langue que le français à la maison (pour la moitié de ceux-ci, c’est l’anglais) ».

S’il souhaite qu’il n’y ait que des « Bon cop, bad cop » film bilingue avec un nombre égal de répliques dans les deux langues et de comédiens francophones et anglophones, il faudrait lui rappeler que le succès de ce film a trait justement à l’originalité de son concept, et qu’étirer la sauce ne serait nullement bénéfique.

Et s’il considère normal que quatre Montréalais sur dix parlent une autre langue que notre langue nationale, je lui dis « merci, mais non merci ». Cette minorisation croissante du français dans la métropole est un enjeu sérieux auquel la classe politique devrait avoir le courage de s’attaquer. Or, par définition, nous visons toujours à ce qu’un problème reste temporaire et ne devienne jamais un fait permanent et irréversible. Nous n’avons pas à banaliser la situation (anormale) de Montréal en la rendant acceptable par nos arts.

Que les Québécois veulent que leur cinéma soit la représentation artistique de leur culture, rien n’est plus fondamental et compréhensible. Que nous soyons portés à promouvoir notre imaginaire collectif à travers notre folklore national, à l’instar du « Survenant » ou de « Séraphin », ou par des productions à saveur historique comme « 15 Février 1839 » ou la série « René », n’est aucunement scandaleux. Dans le contexte actuel, où les multiculturalistes canadians ou québécois font tout ce qu’ils peuvent pour javeliser notre identité, l’attachement de nos concitoyens à un art reflétant notre héritage et notre culture nationale est des plus compréhensibles.

La réaction de nos compatriotes est claire : pas question de s’excuser d’être nous-mêmes, y compris dans notre cinéma.

Il faut saluer, une fois de plus, la droiture de notre nation.

Messieurs Tierney et Cassivi, cessez de vous moquer de nous. Je vous redis, une fois de plus, et en anglais pour éviter d’être taxé de fermeture d’esprit : Thanks, but no thanks !

Simon-Pierre Savard-Tremblay

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